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Histoire : L'Europe, l'apport protestant

Avec l’aimable autorisation du journal Réforme
Extrait de n°3043/Septembre 2003.


Dès 1945, l’idée de construction européenne alimente les débats au sein du protestantisme. Celle-ci ne serait donc pas l’exclusivité des personnalités influencées par le catholicisme. Dès sa fondation, “Réforme” se fait l’écho de tels débats. Entretien avec l’historien Rémi Fabre, enseignant à l’université de Nantes.

Propos recueillis par Constance LEDOUX

En abordant la construction de l’Europe et les pères fondateurs, on pense souvent au catholicisme comme soubassement idéologique. On utilise même l’expression « petite Europe vaticane » pour désigner Schuman, De Gasperi et Adenauer ! Pourtant, dans le protestantisme, l’Europe a été et demeure un sujet important autant qu’un facteur d’engagement. Peut-on parler d’une vision protestante et d’une vision catholique de l’élaboration de l’Europe ?

Rémi Fabre : On ne peut pas vraiment parler d’une vision protestante et d’une vision catholique de l’Europe au moment de sa création. Même si ça pourrait se soutenir pour l’Eglise catholique, où on note une assez grande cohérence dans le projet européen. Pour le protestantisme, c’est beaucoup moins évident. Il y a différentes positions. Je ne pense pas que le Conseil œcuménique des Eglises (COE), dominé par les protestants, ait une vision uniforme là-dessus. Mais il est certain que le projet d’une Europe fédérale unie dans la diversité est un thème de la théologie et de l’ecclésiologie protestantes.

Sur un point, par exemple, on peut noter une différence d’attitude. Les fondateurs sont très attentifs aux dangers du communisme. Pour les protestants, en revanche, c’est plus modéré. Au COE, le théologien protestant Karl Barth précise qu’il ne faut pas mettre sur le même plan le communisme qui préfère des francs athées et le nazisme hitlérien, qui défend des « fausses religions ». Barth lui-même était un homme de gauche. Sur cette question en tout cas, les protestants sont beaucoup plus partagés.

Après la révocation de l’édit de Nantes, près de 200 000 huguenots quittent la France pour l’Angleterre, les Pays-Bas, la Rhénanie ou la Prusse. Peut-on y voir, avec la formidable diffusion des idées, des cultures et des techniques que cela a impliquée, l’ébauche d’une unité européenne ?

Même s’il faut toujours être prudent sur ce terrain-là, on peut dire que la conscience européenne est forte chez les protestants. C’est, il est vrai, inscrit dans la tradition protestante. Les liens avec le monde anglo-saxon ou germanique datent de l’époque du Refuge, ce qui donne, de la part des protestants, une sorte d’affinité spontanée pour des thèmes européens.

D’autre part, le point de vue des protestants est plus proche des structures moins centralisées, de type fédéral, qui laisseraient leur place aux régions. Cette structure fédérale correspond aussi d’une certaine manière à la structure religieuse protestante par rapport à celle des catholiques.

Vous avez relevé dans “Réforme” une position dominante : celle des fédéralistes. Quelles étaient les principales thèses de ces militants proeuropéens ?

On s’aperçoit que le thème de la construction européenne est présent très tôt, dès le numéro 4, qui date du 14 avril 1945. Un article d’Henri Lauga présente le fédéralisme comme la solution pour la paix et comme une démarche de révision complète des dogmes et des règles de la souveraineté nationale. Il écrit, entre autres choses : « Lorsque nous parlons d’une Fédération européenne ou mondiale, il ne s’agit pas de construire sur des nuées quelque aimable utopie. Avec patience, avec violence, nous devons nous imposer une nouvelle naissance politique, un changement de plan radical. » C’est le discours presque « révolutionnaire » qu’on retrouve chez Denis de Rougemont et d’autres fédéralistes.

Par ailleurs, il faut signaler que les maîtres à penser spirituels de Réforme, Karl Barth et Visser’t Hooft, se prononcent eux aussi très tôt pour une affirmation de l’identité européenne. A noter dans Réforme du 17 juillet 1945 un article qui est le compte rendu d’un entretien avec Visser’t Hooft (qui dirige alors le Conseil œcuménique des Eglises). L’article est intitulé « Europe-Amérique-Russie ». Visser’t Hooft déclare par exemple : « Entre ces deux colosses qui s’affrontent…, il y a la France, ou plutôt l’Europe occidentale. L’Europe occidentale – ce n’est peut-être qu’une terminologie commode pour les géographes. Mais les événements que nous vivons tendent à en faire une réalité. Il est peut-être plus juste de dire que de sa réalité dépend le sort du monde. C’est à l’Europe de démontrer que les systèmes américain ou russe ne sont pas les deux seuls systèmes possibles. A l’Europe de proposer un équilibre viable entre les deux concepts de liberté et de communauté. »

Ce groupe de fédéralistes, avec en particulier René Courtin, membre fondateur de Réforme, plus radicaux que les pères fondateurs, rêve déjà des Etats-Unis d’Europe, avec une réelle construction politique et une assemblée constituante. Monnet et Schuman qui, eux, évoquent l’idée d’une construction sectorielle limitée et progressive, débutant par l’économie, déçoivent les purs militants fédéralistes comme Denis de Rougemont ou René Courtin. Ils trouvent cela trop timide. Il y a aussi une divergence sur la construction de l’économie. Jean Monnet avait une vision assez dirigiste de l’économie. Alors que Courtin trouve qu’il faut laisser plus de place à la liberté économique, au marché.

On trouve aussi dans Réforme de nombreux articles sur la CED (Communauté européenne de défense). La majorité de ceux qui interviennent dans Réforme, en particulier René Courtin, Henri Lauga, semblent avoir été ardemment « cedistes ». Il est vrai que, pour les partisans de l’armée européenne, elle était un moyen d’éviter le réarmement allemand. Et surtout, il y avait associé à la CED un projet de construction politique de l’Europe très avancé. C’est donc la déception après le rejet définitif du traité par le parlement français le 30 août 1954. L’article de Jacques Walsh dans Réforme du 28 août anticipe sur l’échec : « Echec à la CED, échec à l’Europe ? ». Il insiste sur la valeur positive, presque spirituelle que pouvait avoir le sacrifice d’abandonner une partie de la souveraineté en faveur de la paix. « Espérons, ajoutait-il, qu’il ne faudra pas un Diên Biên Phu diplomatique pour nous décider à nous unir. »

L’article de Jean Bosc qui paraît après la décision révèle toutefois qu’il y avait à Réforme deux sensibilités : des cedistes déterminés et des « hommes qui n’arrivaient pas à surmonter une méfiance pour cette solution ». Malgré tout, la conviction de la nécessité de faire l’Europe est partagée par tous. L’article de Jean Bosc le dit bien puisqu’il est intitulé : « C’est le moment de parler de l’Europe ». Jean Bosc donne la primauté au rapprochement intellectuel (et en arrière-plan spirituel) : « Si ni l’armée ni même le pouvoir politique ne sont l’âme de la nation, mais si des rencontres se font autour d’une certaine idée de la personne humaine et de la liberté, l’Europe se fait du même coup. »