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Histoire : Les Camisards au miroir de l'Europe

Avec l’aimable autorisation du journal Réforme.
Extrait du n°3043/2003/Septembre

Qu’est-ce qui, dans son passé, permet au protestantisme français d’envisager en toute sérénité la construction européenne ? En quoi cette histoire camisarde, faite de résistance armée et de parole inspirée, nous permet-elle de relever les défis de l’avenir ? L’historien Bernard Cottret, qui intervient l’après-midi à l’assemblée du Désert du 7 septembre, répond à ces questions.

Bernard COTTRET

Dès l’origine, la Réforme protestante a coïncidé avec l’invention d’un nouvel espace qui, eu égard à sa fonction défensive, a reçu le nom de « Refuge ».. Lorsque nous parlons dans notre langue actuelle de réfugiés pour désigner les exilés du monde entier amenés à demander asile à tel ou tel pays d’accueil, c’est un hommage indirect à ce premier Refuge protestant. Le Refuge protestant est un lieu ambigu, indécis et paradoxal. C’est surtout un monde multipolaire. Francfort, Londres, Genève, Strasbourg ou Amsterdam : autant de foyers permettant à leur tour une dissémination dans la population d’accueil, ou de nouvelles migrations.

La « République des Lettres » qui accompagne le développement des Lumières philosophiques à partir de la crise de conscience européenne des années 1680-1715 aurait été impensable sans les contributions de tout un peuple de huguenots déracinés qui jouèrent un rôle appréciable d’intermédiaires culturels. Sans doute faut-il parler de « Refuges » au pluriel pour décrire ces vastes mouvements intellectuels qui trouvent dans l’encyclopédisme leur expression la plus achevée.

L’Europe est née, en effet, de l’effondrement de la chrétienté latine. Ou du moins de son implosion. Elle a renoncé une bonne fois pour toutes au vertige trouble du Saint-Empire, à son pape et à son empereur, elle leur a substitué des Etats, des Etats-nations, dotés chacun de sa langue, de sa grammaire, de ses usages et de son éthique. La Réforme protestante a facilité cette nationalisation de la culture en montrant que les langues vulgaires pouvaient aussi bien chanter la louange de Dieu que les langues anciennes, auréolées par le prestige de leur antiquité.

En insistant sur l’importance du Refuge dans le développement d’une conscience européenne, ne risque-t-on pas de perdre de vue ses aspects religieux ? Le Refuge, du moins à l’origine, est étroitement lié à l’utopie évangélique : il s’agit bien de promouvoir hic et nunc ce royaume de Christ, dont le Strasbourgeois Bucer clamait l’imminence, au tournant des années 1550. Calvin n’avait pas manqué lui aussi de souligner l’importance de ces lieux stratégiques, en marge du territoire français, où l’on pouvait déjà rendre à Dieu un culte purifié de toutes les scories accumulées, selon lui, par des siècles de décadence. L’« homme fidèle », disait-il, n’avait pas d’autre choix que de sortir provisoirement d’Egypte ou de Babylone pour fuir les abominations qui s’y commettaient au nom de l’Evangile. Avant d’inciter au martyre, puis à la résistance, le message calviniste reprend essentiellement l’injonction vétéro-testamentaire de la pureté rituelle. Peut-on rester dans l’Eglise romaine et accéder au salut ?

Le Refuge, centre et périphérie

Le Refuge ne naît donc pas de la persécution, du moins pas uniquement. Il répond au souci spirituel de se démarquer du catholicisme en évitant cette abomination selon Calvin, l’intercommunion. Le Refuge ne naît donc pas de la morale de la compassion, ou de la volonté de venir en aide à la veuve et à l’orphelin. Ces fonctions charitables ou humanitaires, comme nous dirions aujourd’hui, si elles jouent incontestablement un rôle, sont secondaires par rapport au souci spirituel de régénérer le christianisme de l’extérieur. C’était, pour Calvin, reculer pour mieux sauter, et s’inscrire sciemment dans une périphérie qui permettrait, avec la grâce de Dieu, de revenir au centre. A l’origine, le Refuge répond à une volonté de conquête ou de reconquête religieuses visant à restituer le christianisme authentique. Le Refuge n’est donc pas une conséquence de la révocation de l’édit de Nantes en 1685, pas plus qu’il n’aurait été un effet de la Saint-Barthélemy au siècle précédent. Le Refuge remonte aux premiers temps de la Réforme française ; il est à ce titre un épisode fondateur.

Au tout début du XVIIIe siècle, Louis XIV se trouva confronté à une vaste coalition européenne, lors de la guerre de Succession d’Espagne, de 1702 à 1713. La guerre des camisards ouvrait un nouveau front, à l’intérieur même des frontières. Une jonction avec les puissances européennes était-elle possible, et quels seraient alors le rôle du Refuge et celui de l’« Internationale protestante » dans le conflit ? Dans sa monumentale Guerre des Cévennes, Henri Bosc dégage bien les principales caractéristiques de cette « guerre civile à caractère religieux », qui assume « l’aspect d’une guerre sainte ».

Jusqu’où le Refuge était-il prêt à aider, voire à cautionner le mouvement ? Claude Brousson avait déclaré en 1694 aux protestants restés en France : « Sortez, mes chers frères, sortez d’un malheureux pays où vous n’avez pas la liberté de servir Dieu selon ses commandements, de chanter ses saintes louanges, de vous repaître de sa parole et de participer au sacrement de son alliance, où vous ne pouvez pas même vous marier ni marier vos enfants sans être infidèles à votre Dieu ; où vous êtes contraints de sacrifier vos fils et vos filles aux diables en les sacrifiant aux idoles [...] et où par conséquent vous êtes dans le danger d’être consumés par les fléaux épouvantables dont Dieu va accabler cette cruelle Babylone, cette Sodome et cette Egypte spirituelle et dont il a déjà commencé de la frapper. »

Brousson prédisait que les peuples du Nord, en particulier les Anglais et les Hollandais, seraient les exécutants du dessein providentiel : « Il est vrai que ce serait de l’Aquilon que viendraient ceux qui doivent détruire cette nouvelle Babylone. » Les « peuples du Nord » se lancèrent effectivement dans la bataille à partir de 1702, et ils ne manquèrent pas d’utiliser le soutien tactique que leur offrait la résistance camisarde, mais sans en partager nécessairement les objectifs. D’où le reproche d’incompréhension, de tiédeur et finalement de trahison qu’éprouvèrent en particulier les prophètes des Cévennes face aux Eglises du Refuge.

L’on connaît bien, et l’on connaît même de mieux en mieux l’histoire des camisards. Le versant légendaire de leur épopée ou la reconstitution minutieuse de leurs actions ont fait l’objet et font l’objet chaque jour de publications et de communications savantes d’une exceptionnelle densité. Le détour par le Refuge permet cependant de prendre acte de nouveaux chantiers qui s’offrent à l’historien.

Le témoignage, évidemment partial, de Marion (voir encadré) traduit en permanence ce sentiment d’un double écart anthropologique et culturel entre le Refuge et les protestants restés en France. On pourrait du reste se demander si cet écart lui-même ne traverse pas dès l’origine l’histoire du protestantisme français dans son intégralité : division Nord-Sud, fracture sociale entre le peuple et les élites, voire gallicanisme proabsolutiste. La tâche de l’historien est désormais immense à l’échelle européenne. Mais il ne manque pas de bonnes volontés pour l’entreprendre.

Bernard Cottret est historien. Il enseigne l’histoire des îles Britanniques à l’université de Versailles – Saint-Quentin. Il est l’auteur de La Révolution américaine, Perrin, 2003.

Elie Marion témoigne

Après un passage à La Haye, à la mi-août 1706, Elie Marion arrive à Londres en septembre. La comparution devant le consistoire de la Savoy, l’une des principales Eglises de réfugiés, se passe plutôt mal. Marion décrit la rumeur qui s’enfle contre les prophètes des Cévennes ; leurs opposants font entendre « leurs clameurs, non seulement dans leurs maisons particulières, mais aussi dans les tavernes et dans les cafés où presque tous ces Messieurs vont ordinairement étendre leurs phylactères et leurs larges et longues robes noires aussi hardiment qu’aucun séculier, et parlent de la guerre comme de vrais gens d’armes, ayant leur pipe à la bouche et le verre à la main ». Le dimanche 5 janvier 1707, le temple de la Savoy publiait un acte condamnant les agissements des prophètes cévenols qui tentaient d’imposer leurs impostures par des « inspirations contrefaites » : « Ce sont de perpétuelles hésitations, des répétitions puériles, un vrai galimatias, des contradictions grossières, des mensonges palpables, des conjectures tournées en prédictions, des prédictions déjà réfutées par l’événement, ou des moralités que l’on entend dire beaucoup mieux tous les jours, et qui n’ont rien de nouveau que les grimaces qui les accompagnent. »

Les prophètes allaient boire cette coupe jusqu’à la lie. Mis au pilori par l’autorité civile, ils n’éveillèrent plus d’écho qu’en marge des Eglises en Angleterre ; de nombreux French prophets apparurent sans liens directs désormais avec la France. Mais les grandes Eglises du Refuge, comme les principales confessions protestantes, leur tournèrent résolument le dos, dans le souci d’affirmer clairement leur différence.