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L'Identité ecclésiale du protestantisme européen

Avec l’aimable autorisation de la Revue Positions luthériennes
Extrait de son N°4, 46 e année, Octobre-Décembre 1998, p. 363-368

par Marc LIENHARD

I. LES ORIGINES

1. Les Églises évangéliques du 16e siècle ne furent pas des créations délibérées, en rupture radicale avec les formes ecclésiales existantes. Un grand nombre de ces formes héritées du passé furent maintenues (célébrations cultuelles, ministères, etc). Mais des Églises évangéliques se formèrent sur la base d'une exigence de purification théologique et pratique (réformation) de l'Église occidentale existante, selon le critère du message de la justification du pécheur par la foi seule.

2. D'emblée, le mouvement évangélique ou mouvement réformateur n'était pas simplement un mouvement. Il se proposait de renouveler et de marquer de son sceau les Églises. Il ne visait pas seulement le rapport à Dieu des individus ou leur conversion, mais la communauté ecclésiale, ses formes d'existence et ses bases (le message, les sacrements, etc.). Le mouvement évangélique n'était pas seulement une théologie, c'était aussi l'application ecclésiale d'une théologie.

3. Les Églises issues de ce mouvement existent par un message, dont le centre est la justification par la foi. Elles vivent si elles ont un message clair, si elles sont tributaires de l'Écriture sainte, si elles sont prêtes à se laisser renouveler en permanence, entre autres au moyen de la théologie (ecclesia sempcr reformanda ). Elles s'efforcent de mettre en pratique le sacerdoce universel des croyants.

4. A part quelques rares exceptions (France, Autriche-Hongrie), presque toutes les Églises évangéliques d'Europe, dans leur avènement historique, furent tributaires de l'aide ou du moins de la tolérance des autorités politiques. Cette situation d'étroite symbiose avec un peuple permit aux Églises d'irriguer une société entière par des valeurs évangéliques, mais elle pouvait constituer un obstacle à l'épanouissement d'une ecclésialité indépendante, selon des principes évangéliques propres.

II. DÉVELOPPEMENTS ULTÉRIEURS

Le protestantisme actuel est (encore) partiellement marqué par ses origines historiques. Cette situation peut s'avérer positive ou négative, ou peut être simplement constatée comme un fait.

1. Les Églises protestantes d'Europe ne remontent pas seulement aux débuts réformateurs du 16e siècle. Certaines, comme les communautés mennonites ou certaines Églises baptistes, se voulaient des Églises protestataires, contre l'ecclésiologie des Églises de la Réforme, ou contre ce qu'elles appelaient leur mondanité. D'autres naquirent au 18e siècle dans la mouvance de mouvements de réveil, ou dans une distance critique à la modernité. Pour des motifs de société ou encore pour des motifs théologiques, les frontières avec les « grandes » Églises de la Réforme s'estompèrent, malgré des différences qui subsistent. Dans certains cas, des Églises libres tardives témoignent d'une fidélité plus forte au message réformateur que certaines Églises luthériennes ou réformées traditionnelles, souvent marquées fortement par l'héritage des Lumières.

2. Entre la Réformation du 16 e siècle et les Églises protestantes du 20 e siècle se situent des mouvements comme les or­thodoxies du 17 e siècle, le piétisme, la sécularisation, les mouvements de réveil du 19 e siècle, le mouvement oecuménique. Ceux-ci ont largement contribué à transformer, à réduire ou à faire naître des formes ecclésiales, ou à en changer le sens.

3. Les décalages par rapport au 16 e siècle peuvent se constater en de nombreux domaines :

• Dans la prédication, on insista plus que les réformateurs sur les sentiments, ou sur la raison, ou sur les préoccupations didactiques ou morales.

• Dans la vie des Églises la participation des laïcs s'est intensifiée.

• A côté des paroisses locales surgirent de nouvelles formes de vie d'Église (oeuvres diaconales ou autres).

•La pluralité des ministères est largement répandue.

• Un rapport différent à l'État s'est installé, par exemple en Allemagne après 1918. Dans les Églises luthériennes aussi, la distance critique est plus marquée que dans le passé.

4. Il faut se demander si les Églises protestantes d'Europe, dans leur agir et leur vivre ecclésial, parviennent à être fidèles à la vocation qui leur a donné naissance au 16e siècle : leur message et leur action sont-ils réellement sous le signe du message de la justification, la vie de leurs paroisses et de leurs fidèles est-elle nourrie et empreinte de l'Écriture sainte, sont-elles portées par la richesse du mystère christique qui veut se transmettre par la parole et les sacrements ?

III. LES DÉFIS D'AUJOURD'HUI

Les Églises protestantes, de même que d'autres Églises chré­tiennes, sont confrontées aujourd'hui à des défis considérables :

- la sécularisation s'amplifie, à laquelle s'ajoute dans certains pays d'Europe une critique grandissante à l'égard des Églises ;

- en partie seulement, le poids de la sécularisation est relativisé par des développements post-modernes comme l'émergence de nouvelles religions ou la vitalité de certaines religions orientales ;

- malgré toutes leurs différences, l'Est et l'Ouest européens sont confrontés à un matérialisme et un nihilisme écrasants, qui paralysent l'effet du message des Églises ;

- de nouvelles évolutions de société pèsent aussi sur les Églises : la mobilité croissante de la population, le chômage, l'individualisme croissant qui porte à se retirer dans la sphère privée ;

- n'oublions pas les changements drastiques apportés par le développement des médias, depuis la télévision jusqu'à Internet. Le protestantisme s'est présenté sous le signe du livre et de la prédication orale. Aujourd'hui c'est l'image qui domine ;

- toutes les Églises ont des problèmes financiers. Des postes sont supprimés ou inoccupés, certains programmes d'action ou des projets de construction sont abandonnés.

D'où la remise en question des Églises protestantes, qui se traduit, à mon avis, dans quatre domaines :

a) Comment l'Évangile est-il transmis aujourd'hui ?

b) Comment traduire l'être-Église protestant en vie communautaire ?

c) Comment réconcilier et surmonter le pluralisme et l'éclatement inhérents au protestantisme européen, comment les mettre en rapport avec l'Église universelle ?

d) Comment une Église protestante peut-elle vivre aujourd'hui dans la société ?

Je précise quelques-unes de ces tâches :

Comment l'Évangile est-il transmis aujourd'hui ?

Quels travaux faut-il engager sur la Bible, quels efforts faut-il mettre en oeuvre pour actualiser le message hérité de la Réforme ? Comment exprimer aujourd'hui le message de l'Évangile dans sa richesse imagée, et dans son caractère narratif ? Comment surmonter le passé de nos Églises, par exemple en intégrant une critique justifiée des religions, pour regarder vers l'avenir ? L'image traditionnelle du pasteur, vu comme un enseignant et un prédicateur, est parfois remise en question aujourd'hui : en quoi consiste pour nous la fonction spécifique du pasteur ?

Comment traduire l'être-Église protestant en vie communautaire ?

La crise du culte tient-elle uniquement aux formes, ou a-t­elle d'autres raisons plus profondes ? Comment surmonter la réduction très commune du protestantisme à une opinion ou à une doctrine théologique, pour insuffler à nos Églises une vie communautaire ? Nous tenons, pour des raisons théologiques, à l'Église multitudiniste, mais de fait nous vivons en Église confessante. Comment vivre cette tension ? Contrairement à ce qui se passait jadis, le protestantisme se présente aujourd'hui sous des formes ecclésiales diverses : communautés monastiques, académies, oeuvres diaconales existent à côté des communautés paroissiales. Comment gérer cette situation, théologiquement et ecclésialement ? Comment dépasser la simple juxtaposition ? Le protestantisme a rejeté les formes hiérarchiques romaines, promu des synodes et des conseils d'anciens, il a rejeté parfois l'épiscopat ou l'a bien délimité par une multiplicité d'autres institutions. Comment exercer l'autorité aujourd'hui dans les Églises protestantes ? Qui représente aujourd'hui une Église protestante face à la société ?

•  Comment réconcilier et surmonter le pluralisme et l'éclatement inhérents au protestantisme européen, comment les mettre en rapport avec l'Église universelle ?

L'appartenance des Églises protestantes à un pays et une culture donnés a longtemps caractérisé ces Églises, et a eu assurément des effets positifs. Mais au 20e siècle, les Églises protestantes se sont efforcées de s'ouvrir à l'universalité de l'Église, et ce de quatre manières :

- par l'appartenance à des fédérations confessionnelles sur le plan mondial,

- par la relation à d'autres Églises sur le plan européen (KEK, Leuenberg),

- par le dialogue oecuménique avec l'Église romaine,

- par les relations avec les jeunes Églises.

Diverses questions se posent aujourd'hui dans ce contexte :

- ces fédérations et autres institutions sont-elles devenues trop nombreuses ? Il n'y a guère de place pour de nouvelles formes de communauté ecclésiale européenne, pourtant souhaitables, comme un synode européen par exemple ;

- les dialogues bilatéraux ou multilatéraux posent la question de la compatibilité, ou, pour l'exprimer autrement : comment intégrer par exemple dans la communion créée par Leuenberg des acquis luthéro-catholiques comme la déclaration commune sur la justification par la foi ?

- quelles obligations les diverses fédérations ou souscriptions à des concordes entraînent-elles (par exemple la Concorde de Leuenberg) ?

- dans l'Église catholique comme dans les Églises protestantes, des tendances restauratrices sont très actives, soucieuses de leur propre identité. Comment harmoniser ces tendances avec le souci de rendre visibles l'universalité et l'unité de l'Église ?

- comment, vu la crise économique et les incertitudes théologiques (christianisme et autres religions), élaborer des relations plus suivies avec les jeunes Églises ?

Comment une Église protestante peut-elle vivre aujourd'hui dans la société ?

Les Églises dites « grandes », elles aussi, ont fondu au point de devenir des Églises minoritaires. Partout c'est la situation de diaspora. Comment rendre l'Église visible et audible au-delà de ses seuls membres ? Quelles formes et quelles chances pour la parole publique des Églises ? Comment les Églises se comportent-elles avec les médias ? Quelle aide attendent-elles de l'État ? Et, last but not least : comment des restes de paroisses deviendront-ils des communautés évangélisatrices ?

NOTES

1. Exposé présenté dans le cadre du colloque réuni à l'occasion des vingt­-cinq ans de la Concorde de Leuenberg (Strasbourg, 13-15 mars 1998).