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Signification et perspective des Eglises chrétiennes dans l'Europe en construction

Exposé pour l’assemblée annuelle du groupe synodal Lebendige Volkskirche (LKV) de l’Eglise protestante luthérienne de Hanovre

Nos Eglises se sentent interpellées dans leur mission et leur vocation, au fur et à mesure que l’Europe économique et – on l’espère – politique se construit. Doivent-elles participer à cette construction européenne, et si oui, comment ? En 1995 déjà, l’Eglise réformée de France avait consacré le thème de son Synode National à la question de l’Europe, et voté un document qui recommandait de “ prendre toute initiative allant dans le sens de la collaboration entre Eglises européennes (…) pour plus d’unité entre Eglises européennes 1”. Travailler ensemble à la construction de l’Europe, oui. Mais comment, et pour aller dans quelle direction ?

Le but de ma réflexion sera modeste. Je voudrais simplement montrer l’enjeu et les difficultés d’une démarche européenne pour nos Eglises, mais aussi l’émergences de réalités nouvelles qui, dans la vie quotidienne de nos Eglises, devraient aider nos Eglises à regarder en direction de l’Europe.

1 Décision XLVII “ Nos Eglises et l’Europe ”, Synode National de l’Eglise réformée de France, Annecy, 1992.

Je voudrais développer cela autour de 5 éléments de réflexion.

1. L’Europe en construction ne peut pas et ne doit pas être une Europe chrétienne. Mais une Europe laïque et pluri-religieuse dans laquelle les chrétiens sont actifs publiquement.

Certains, à l’image de la vision vaticane de l’Europe, souhaiteraient sinon une Europe chrétienne, du moins une Europe dans laquelle le christianisme ait une place particulière, au-dessus des autres religions ou idéologies. Cela au nom du passé chrétien de notre continent. Cette idée d’une Europe chrétienne ne me semble ni possible ni souhaitable pour des raisons que j’invoque rapidement :

• Elle porte en elle un modèle du christianisme du passé, qui ne correspond plus à ce qu’est le christianisme aujourd’hui.

• Elle porte en elle l’idée d’une alliance, d’une confusion ou d’une collusion entre l’Eglise et l’Etat, modèle politico-religieux problématique dont les pays d’Europe ont mis des siècles à se séparer.

• Il n’y a pas un mais plusieurs christianismes en Europe, différents et souvent divergents. Sur de nombreux points, le christianisme ne peut parler d’une seule voix.

• Le christianisme n’est pas la seule religion en Europe. S’il reste la principale, sa réalité sociologique est de plus en plus grignotée par des religions ou courants religieux plus dynamiques (judaïsme, Islam, nouvelles religiosités) ou par la sécularisation.

• Des courants philosophiques et humanistes non religieux sont aussi porteurs de valeurs constitutives de l’idéal européen.

Si nous n’avons pas à revendiquer une position particulière dans l’Europe en construction, nous n’avons pas non plus à rester replié sur nous-même. Cela reviendrait à trahir les exigences de notre foi. Les chrétiens doivent prendre part à la construction de l’Europe parce qu’ils doivent témoigner de ce qu’ilss sont, rendre compte de l’espérance qui est en eux au milieu de la société dans laquelle ils vivent. Et cette société aujourd’hui, c’est de plus en plus l’Europe, et de moins en moins l’Etat nation.

Nous souhaitons une Europe laïque. Mais une laïcité ouverte, respectueuse de toutes les sensibilités, reconnaissant aux Eglises un rôle social et culturel 2. La laïcité bien comprise ne signifie pas que les Eglises doivent rester cantonner dans le strict domaine du privé, comme le comprennent à tort de nombreux mouvement laïcs et anti-cléricaux français 3. Pour les chrétiens, cela signifie qu’ils doivent et peuvent œuvrer dans l’espace public pour construire avec d’autres une Europe fondée sur les valeurs de l’Evangile.

C’est le sens du document “Contribution aux débats sur l’avenir de l’Europe ” que la Fédération Protestante de France a eu l’occasion de rédiger récemment, à l’occasion de la réflexion menée par Valéry Giscard d’Estaing et son équipe autour de la Convention pour l’avenir de l’Europe 4. Ce document revendique un rôle pour les Eglises dans la construction de l’Europe : pouvoir participer aux débats publics, afin que l’Europe en construction soit fondée sur des valeurs conformes aux exigences évangéliques. Ce document demande d’une part que la laïcité de l’Europe soit respectée et soulignée dans la Constitution européenne, mais d’autre part que les Eglises et communautés religieuses puissent être consultées régulièrement au niveau de l’Union et non au seul niveau des Etats 5.

2 Le débat qui eut lieu en automne 2000 autour du Préambule de la Charte des Droits fondamentaux de l’Union Européenne traduit bien deux visions de la laïcité : une laïcité anticléricale (très fortement représentée, et même officielle, en France) et une laïcité ouverte aux Eglises (celle revendiquée par les chrétiens en France). C’est en effet sous l’influence du gouvernent français que le mot “ héritage religieux ” a été retiré de ce texte pour être remplacé par celui, beaucoup plus flou, d’ “ élan spirituel ”. La même question a ressurgi en octobre 2003 à Rome à l’occasion du débat autour de la nouvelle Constitution de l’Europe.

3 En France, la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui date de 1905, a cantonné les Eglises dans le strict domaine privé, et dans la seule réalité de l’exercice du culte (Gottesdienst). Cela empêche aujourd’hui les Eglises (en fait surtout les Eglises protestantes car l’Eglise catholique bénéficie de nombreuses exceptions) de faire un certain nombre d’actions de témoignage et parfois même d’exister publiquement. A cela s’ajoute le fait que le droit des associations culturelles (loi de 1901) est de plus en plus restreint, et que ce droit s’applique autornatiquement aux associations cultuelles (loi de 1905). Enfin, de nombreuses personnes dans l’administration françaises ignorent, par inculture religieuses, qu’il existe une loi spécifique pour les Eglises (loi de 1905). C’est pourquoi la Fédération Protestante de France demande une révision (un “ toilettage ”) de la loi de 1905 à l’occasion de son prochain centenaire. Mais cette revendication protestante a peu de chance d’être entendue, car ni l’Eglise catholique, ni les milieux laïcs (souvent anti-religieux) ne sont prêts à l’appuyer.

4 “ Contribution aux débats sur l’avenir de l’Europe ”, Document de la commission “ Eglise et société ” de la Fédération Protestante de France, février 2003.

5 idem, annexe 2. 2.

2. Mais il est difficile sinon impossible pour les chrétiens en Europe de parler d’une seule voix.

Le christianisme en Europe souffre de ses multiples divisions héritées de l’histoire. Il ne peut donc pas parler d’une seule voix. J’évoque rapidement cinq types d’obstacles, qui empêchent actuellement d’envisager des Eglises chrétiennes européennes. Ces obstacles sont pour la plupart hérités de l’histoire du chistianisme en Europe, marqué par des schismes, des divisions et des haines. A l’inverse, certaines Eglises protestantes “ évangéliques ” (evangelical) reposent souvent sur une structure européenne et mondiale, qui favorise les échanges multinationaux et un esprit universel.

- Les différentes confessions : sur de nombreuses questions, le christianisme est divisé, en particulier entre les Eglises issues de la Réforme et catholicisme romain. A ces différences confessionnelles classiques, il faut maintenant rajouter une multitude d’Eglises évangéliques (evangelical), dont le poids numérique est de plus en plus important 6.

- Les modèles ecclésiaux : il existe bien sûr une première division entre Eglise à modèle hiérarchique (catholicisme romain) et Eglises à fonctionnement synodal (Eglises protestantes). Mais cette première différence, fondamentale, est doublée d’une seconde, entre Eglise indépendante de l’Etat (Freikirchen) et Eglises d’Etat (Stadtkirchen) ou ayant des relations privilégiées avec l’Etat, du fait de son poids numérique ou historique (Volkskirchen).

- Les réalités territoriales : dans le protestantisme les Eglises sont constituées sur un modèle territorial, généralement régional (Allemagne, Suisse) parfois national (Italie, France). Mais il n’existe pas une Eglise protestante Européenne. Certes, il existe des organismes religieux européens (KEK, Communion de Leuenberg), mais ces structures, rencontres et déclarations communes ont du mal à se traduire par un changement concret dans la réalité des Eglises 7.

- La réalité sociologique : Nos Eglises ont des visages très différents selon qu’elles sont minoritaires, en situation de diaspora, ou selon qu’elles représentent un pourcentage important de la population. D’un côté nous avons des Eglises militantes, souvent ignorées par les pouvoirs publics, d’un autre des Eglises consensuelles, qui ont des relations et des partenariats importants avec les pouvoirs publics, les autorités locales ou régionales. Les premières n’ont aucune influence sur la vie civique, les secondes peuvent peser d’un poids non négligeable sur ces même réalités.

- La langue : on sous-évalue cette difficulté, mais elle est bien réelle, car il existe un lien profond entre spiritualité et langue maternelle. C’est pourquoi en France de nombreuses communautés étrangères aspirent à constituer des Eglises ethniques ou nationales (africaines, asiatiques), tandis qu’en Italie l’Eglise luthérienne allemande forme une entité bien distincte du protestantisme italien.

6 En France les Eglises évangéliques (evangelical), toutes tendances confondues (baptistes, pentecôtistes, charismatiques etc..) sont sans doute numériquement aussi importantes que les Eglises historiques (réformés, luthériens). Il est toutefois très difficile de donner un chiffre exact, par manque de statistiques officielles.

7 André BIRMELE, “ Le protestantisme est-il capable d’Europe ? ”, Etudes Théologiques et Religieuses 78 (2003/2), pp. 149-166.

3. Pourtant, travailler ensemble à la construction de l’Europe est une exigence à laquelle on ne peut pas renoncer

J’évoquerai ici brièvement trois raisons.

1. Raison biblique : cela va dans le sens de l’Evangile. L’Evangile, c’est partager avec d’autres la Bonne nouvelle, l’espérance du Royaume. Et partager cette conviction forte avec ceux qui ne sont, au départ, ni ma famille ni mes amis. Traverser les frontières, dépasser les divisions, aller vers ceux qui sont considérés comme étrangers ; ne pas rester entre soi : c’est l’histoire de l’Eglise primitive, racontée dans les Actes des Apôtres. C’est cette dynamique qui a permis à l’Europe d’être évangélisée, avant que l’Europe, à son tour, n’évangélise. L’oublier serait renier l’Evangile.

2. Raison historique : si l’histoire du christianisme en Europe fut marquée par ses divisions, il y eut aussi des solidarités réelles et des échanges fructueux. J’énumère rapidement quelques réalités et témoignages d’un christianisme qui fut souvent européen :

• Il n’y eut qu’une seule Eglise chrétienne dans l’Europe de l’Ouest jusqu’à la Réforme.

• Les Universités, qui enseignaient la théologie, étaient des lieux d’échanges européens.

• La Réforme, partie d’Allemagne, devint rapidement un mouvement européen.

• Après la Réforme, il y eut des solidarités multiples et mouvements de Réveil entre pays où le protestantisme était majoritaire et entre ceux où il était minoritaire.

• La constitution du mouvement œcuménique fut l’œuvre de fortes personnalités et de groupes européens qui se sont rencontrés : (Wisser’t hooft était hollandais, Boegner français, Bell anglais.. ) 

3. Raison éthique : l’exigence chrétienne vise à construire non seulement une Europe plus forte, mais également une Europe plus juste et plus solidaire. Il s’agit d’être des acteurs d’une Europe culturelle, sociale et spirituelle, et non seulement économique et marchande. Comme le rappelait le Synode National de l’Eglise réformée de France en 1992, dans sa déclaration sur Nos Eglises et l’Europe : “ il s’agit de relever un défi éthique, un engagement passionné pour une Europe plus juste et plus respectueuse de la création ” 8 .

8 Décision XLVII “ Nos Eglises et l’Europe ”, Synode National de l’Eglise réformée de France, Annecy, 1995.

4. Nos Eglises changent. Elles portent déjà en elles les traces de l’Europe en construction. Mais cela est beaucoup plus visible en France qu’en Allemagne

Je voudrais donner deux exemples d’Eglises et mouvements religieux qui deviennent de plus en plus européens : les nouveaux mouvements religieux qui se constituent parfois en marge des Eglises traditionnelles, et l’Eglise réformée de France.

4.1. Les mouvements de renouveau des Eglises

La plupart des mouvements de renouveau de l’Eglise sont, dès les origines, européens. Partis d’un pays, ils sont rapidement devenus des réalités européennes et parfois mondiales. Le cas de Taizé est révélateur : Taizé, situé en Bourgogne, est plus connu et plus apprécié hors de France qu’en France. C’est une communauté européenne plus que française, même si elle est située en France. Plus récemment, d’autres mouvements de renouveau de l’Eglise sont partis d’un lieu, et se sont rapidement étendus dans toute l’Europe, y compris et parfois surtout dans l’Europe de l’Est. C’est le cas par exemple des Focolari (Milan) de la Communauté de Sant’Egidio (Rome) ou de la Communauté du chemin neuf (Lyon), communautés qui ont maintenant toutes une assise européenne. Est un hasard si tous ces mouvements sont soit catholiques, soit proches du catholicisme ? La seule tendence analogue que je vois dans protestantisme, où un mouvement national pourrait devenir européen serait le Kirchentag. Mais il s’agit d’un rassemblement ponctuel, non d’une communauté régulière. En tous cas le catholicisme semble être plus facilement et mieux “capable d’Europe ”9 que le protestantisme. Notre modernité en matière de territoire pourrait devenir un archaïsme. Il y a là quelque chose qui devrait nous alerter.

9 BIRMELE, art. cit. “ Le protestantisme est-il capable d’Europe ? ”

4.2. L’exemple de l’Eglise réformée de France (ERF) 10

L’Europe est une réalité en marche. Les échanges économiques et commerciaux, ainsi que le tourisme, favorisent en effet les échanges et les mélanges de nationalités. Ce phénomène touche aussi nos Eglises, bien intégrées dans la société. Seulement cela est beaucoup plus visible dans une Eglise minoritaire comme la nôtre, où il suffit de quelques arrivées d’européens du Nord, pour changer profondément la vie ecclésiale. Je vous en donne quelques exemples de cette dimension européenne – et plus particulièrement franco-allemande – déjà présente dans notre Eglise

10 L’Eglise réformée de France (qui ne comprend pas l’Alsace), avec 400 000 membres environ, est l’Eglise la plus importante de la Fédération protestante de France (FPF) qui comprend environ 900 000 membres. Avec moins d’un million de membres, le protestantisme français ne représente qu’ 1,5 % de la population française. C’est la troisième religion, après le catholicisme et l’Islam, à peu près à égalité avec le judaïsme.

4.2.1 Au niveau national :

- 15 % du corps pastoral est étranger, et parmi eux, une majorité d’européens (allemands, anglais, hollandais, suisses, belges) ; le Président de l’une des 8 Régions de l’ERF (Vorsitzende des Regionalkirchenrates) est hollandais.

- Nos deux facultés de théologie (libres, non rattachées à l’Université) ont 12 professeurs, et parmi eux 2 sont allemands ; elles ont des relations suivies avec les Facultés de Wuppertal (Paris) et Heidelberg (Montpellier).

- Depuis plusieurs années, l’ERF a fait le choix – coûteux pour elle - de financer un poste national de chargé des relations internationales,

- L’ERF a un partenariat régulier avec l’EKIR qui finance des formations pour pasteurs proposants (Hilfprediger), ainsi qu’un centre d’accueil pour visiteurs étrangers à Paris. 10 vicaires de l’EKIR sont venus faire leur vicariat en France.

- Deux Synodes nationaux ont été consacrés aux questions européennes et internationales (Annecy en 1992, et Bordeaux en 2003).

- Une liturgie en 4 langues a été publiée, et elle est utilisée dans les lieux touristiques ; dans le nouveau recueil de cantique en préparation, il devrait y avoir des chants en anglais et allemand (par ex. les Christmas Carols ).

- Un texte d’accord et de reconnaissance réciproque des ministres a été signé entre l’EKD et les 4 Eglises réformées et luthériennes en France.

4.2.2. Au niveau des Eglises locales (Gemeinden) :

- Nous avons une paroisse mixte ERF/EKD à Toulouse, financée en partie par l’EKIR.

- Nos cultes comprennent de plus en plus d’Européens, ce qui oblige parfois à faire des cultes plurilingues ; évidemment, cette situation concerne surtout les lieux touristiques, mais quand on fait la liste, ce sont les 2/3 de la France qui sont concernés : Bretagne, Normandie, Aquitaine, Alpes, Pyrénées, Côte d’Azur, Provence, Massif central, Bourgogne, Jura, sans parler bien sûr de Paris. Parmi ces européens qui fréquentent nos cultes et nos paroisses, on trouve trois types de situation très différentes :

• Des touristes de passage.

• Des étrangers qui passent une partie de l’année en France (résidences secondaires).

• Des étrangers qui viennent s’établir en France. Ce phénomène concerne des retraités, mais aussi des personnes en activité professionnelle ; beaucoup d’anglais et de hollandais, mais aussi des allemands. 

- Les échanges entre paroisses, sur le modèle des jumelages entre communes. Cela fonctionne parfois très bien. Mais quand les échanges entre Eglises se font à partir du jumelage des communes, les protestants allemands sont tout naturellement en contact avec les catholiques français, lesquels parfois ne disent pas à leurs partenaires allemands qu’il existe aussi des protestants sur le territoire de leur commune (souvent, ils ne le savent pas car la présence protestante se limite à une ou deux familles).

- Un témoignage personnel : je fus pendant 5 ans pasteur de la paroisse de Chamonix-Mont Blanc, lieu très touriste. Cette paroisse vit en partie grâce à la participation active (et financière) d’étrangers. Il y a maintenant dans le Conseil Presbytéral une anglaise (anglicane) résidente toute l’année à Chamonix et une hollandaise de la Haye, par ailleurs membre du conseil presbytéral de sa paroisse aux Pays-Bas.

5. Que faire entre français et allemands ? Comment faire plus ?

Certains avaient envisagé, par exemple, la constitution d’un Synode protestant européen 11. Idée certes intéressante, mais à vue humaine irréalisable. Elle témoigne cependant d’une envie, d’un désir d’aller plus loin ensemble.

11 Ralf HOBOURG, Protestantismus und Europa. Erwägungen für eine Kirche der Konfessionnen. Geschichte, Modelle, Aufgabe. Berlin : Wichern Verlag, 1999.

Plus modestement il me semble que c’est par des rencontres sur des projets précis que l’on apprend le mieux à se connaître. Il nous faut donc continuer et les développer, et en initier de nouveaux. De même que le couple franco-allemand est le moteur de l’Europe, il devrait être le moteur d’une meilleure collaboration des Eglises et des chrétiens. Les contacts officiels entre Eglises sont importants et doivent être poursuivis et développés. Mais ils ne suffisent pas. Je vais évoquer quelques perspectives de collaboration, qui partent d’expériences réelles. 

5. 1 Développer les solidarités, échanges et partages franco-allemands. 

Avec deux problèmes dont il faut être conscient :

• Les difficultés des langues (de moins en moins de personnes parlent la langue de l’autre, à une époque où la nécessité de multiplication des échanges se fait sentir).

• Le déséquilibre numérique : 40 millions de protestants en Allemagne ; 600 000 en France pour les Eglises historiques). Il est alors difficile à une toute petite Eglise comme la nôtre de répondre à toutes les demandes venant d’Eglises régionales allemandes différentes, et numériquement très importantes.  

5.2. Aller au-delà des échanges pour une collaboration plus approfondie 

Il y a encore beaucoup d’idées fausses qui circulent entre nous, et qui témoignent d’une connaissance très superficielle que l’on a de l’autre. Côté allemand : les protestants français sont à l’image des protestants alsaciens (en Alsace, l’Eglise protestante est restée une Eglise d’Etat, sur le modèle de ce qu’était l’Eglise du Reich allemand d’avant 1918). Beaucoup croient que Taizé est protestant ou œcuménique ; pour nous c’est un mouvement catholique, teinté d’œcuménisme bon marché. Côté français, on entend dire que les Eglises allemandes sont une Eglise d’Etat et que les pasteurs sont des fonctionnaires, que les Eglises allemandes sont riches etc..

Peut-être faudrait-il introduire dans le cursus des Facultés de théologie des cours sur la découverte des autres Eglises européennes (structure ecclésiale, théologie, relation à l’Etat, spiritualité…). Ou alors faire comme les étudiants en théologie de Rome : rendre obligatoire une année d’étude à l’étranger.

5.3. Donner aux grands rassemblements une dimension européenne

Ces lieux de rencontre et de partage sont aussi des événements médiatiques. Pourquoi le Kirchentag, rassemblement qui intéresse de plus en plus les protestants français (qui ne pourront jamais organiser une manifestation de cette envergure), ne pourrait-il pas devenir un rassemblement protestant européen ? Un fait nouveau : cette année, 4 à 5 minutes d’informations sur la chaîne franco-allemande Arte ont été diffusés à une heure de grande écoute, la veille du Kirchentag. Ce fut sans doute la première fois que l’on parlait aussi longtemps des protestants dans les informations générales. Ne pourrait-il pas y avoir une démarche commune de l’EKD, de la FPF et de l’Eglise catholique de nos deux pays pour avoir une présence chrétienne sur la chaîne franco-allemande Arte ?

5.4. Faire d’Internet un outil européen d’information et de partage

Les nouvelles technologies (Internet) par leurs facilités d’utilisation, leur caractère sans frontière, leur faible coût, pourraient devenir un lieu d’échange et de dialogue européens. Je donne quelques exemples embryonnaires :

- Récemment, un pasteur allemand de Kaiserslautern contactait l’ERF, sur notre site Internet, en vue d’échanges de groupes de jeunes entre nos deux pays, mais aussi dans l’idée de créer un site protestant d’échanges franco-allemands.

- Personnellement, je suis en contact régulier avec une revue théologique allemande en ligne, www.theomag.de , avec laquelle j’échange projets et informations de toutes sortes.

- Chaque site Internet de nos Eglises devrait pouvoir avoir une rubrique d’échange et de dialogue avec un certain nombre de pays d’Europe et d’ailleurs.

5.5. Nous aider, grâce à nos différences

Il s’agirait d’utiliser la force de l’un pour aider la faiblesse de l’autre. Nous sommes très différents. Profitons de nos différences pour nous aider. C’est une manière de vivre l’Evangile tout en construisant l’Europe.

- Comment les allemands peuvent-ils nous aider ? L’Eglise protestante allemande a un impact culturel sur la société que nous ne pourrons jamais avoir, vu notre faiblesse numérique. Comme la société allemande est de plus en plus proche de la nôtre, il faut que les protestants allemands parlent avec nous et pour nous. Ils peuvent en effet nous aider à être pris au sérieux chez nous, en particulier par certains fonctionnaires de l’Etat français qui nous gênent dans notre existence, parfois même nous empêchant d’exister publiquement 12. Un exemple : l’impulsion qui a été donnée à l’action “ 2003, année de la Bible ” en France, grâce à l’initiative de la Société biblique allemande.

12 On assiste de plus en plus fréquemment à des dérapages sous prétexte de lutte contre “ les sectes ” : parfois des paroisses de l’ERF se voient contester leur existence légale comme ce fut le cas il y a quelques mois pour la paroisse de la Rochelle. Il a fallu prouver que son existence datait du 16 e siècle ! Récemment, la paroisse réformée de Dijon s’est vue retirer le droit de lire l’Evangile dans la rue : cela troublait l’ordre public !

- Comment pouvons nous aider les allemands ? Les protestants allemands découvrent en France un modèle d’Eglise attractif : une Eglise petite, familiale, sans beaucoup de moyens, mais chaleureuse et dont le poids dans la société française est bien supérieur à sa faiblesse démographique. Nous vivons depuis toujours dans une situation de relative précarité, et avons appris à vivre l’Eglise en situation de diaspora. Ce qui est ressenti comme un handicap parfois insurmontable dans grandes Eglises en perte de vitesse, est vécu chez nous comme une situation normale, et parfois comme l’occasion d’un nouveau témoignage. Il y a aussi beaucoup à apprendre de notre faiblesse !

Je conclurai par un témoignage historique, mais qui pourrait symboliser la profondeur et l’avenir de notre collaboration : Bonhoeffer connaissait mal la France, pays à l’époque ennemi et dont la culture lui était étrangère. Pourtant, selon ses propres aveux, ce fut l’exemple d’un pasteur français vivant la pauvreté et la radicalité évangélique qui l’incita à écrire son livre Nachfolge. En retour, nous bénéficions à notre tour de la pensée prophétique et de la lucidité théologique du théologien-martyr. Derrière cette anecdote, il y a aussi une conviction personnelle : cette Europe des Eglises, ou dans laquelle les Eglises chrétiennes sont partie prenante, ne se fera pas simplement par des déclarations, des assemblées, des commission et des textes. Elle se fera aussi, et peut-être surtout, à travers l’engagement de personnes, de témoins, d’initiatives remarquables de groupes ou communautés dispersés sur notre continent, mais réunies chaque dimanche dans la lecture de la Bible, le chant et la prière.

Pasteur Dr. Jérôme Cottin

Eglise réformée de France, Paris