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Un nouveau débat sur le rôle de la religion dans la société européenne : le défi d'un fondamentalisme laïque

Introduction,
Pour la Consultation de l'Association protestante européenne pour la Formation des Adultes,
Juin 2005, Nice (France)

Par LAURENS HOGEBRINK, ancien directeur
d' Eglise et Société de l'Eglise Réformée des Pays Bas

Traduction de Gilbert Beaume

Le 100° anniversaire du modèle français de relations Eglise-Etat, "la laïcité", (codifié par une loi votée en 1905) fut au coeur de la réunion annuelle de l'Association protestante européenne pour la Formation des Adultes qui s'est tenue du 14 au 18 Juin 2005 à Nice (France). Il s'agissait de recourir à ce thème pour réfléchir aux nouveaux défis posés par la sécularisation dans une Europe de plus en plus multi-religieuse. Au cours de cette réunion l'histoire et la signification de la "laïcité" ont été explicités par le Pasteur Jean Arnold de Clermont, Président de la Fédération Protestante de France et Modérateur de la Conférence des Eglises européennes. On m'avait demandé de dire quelques mots sur la situation quelque peu confuse des Pays Bas après deux meurtres politiques choquants qui touchaient aux fibres mêmes de notre société multi-culturelle. J'ai également pensé au rejet massif du Traité constitutionnel Européen par le référendum hollandais du 1 Juin. On m'avait demandé de placer ces événements dans la perspective des défis que présentent la sécularisation à une Europe en proie au changement.

1. Une forme à la fois nouvelle et surprenante du vieux conflit "religion"/"société laïque".

Voici que surviennent deux meurtres politiques à quoi s’ajoute le résultat stupéfiant du référendum sur la Constitution de Union européenne, aux Pays Bas, un pays connu pour son esprit de tolérance et sa stabilité. Il m'est difficile d'expliquer des choses que j'ai du mal à comprendre moi-même! Il faut s'efforcer de replacer de tels événements dans le contexte des changements plus vastes de la société elle-même. Les changements qui touchent à la place de la religion dans la Société européenne (ou du moins la perception même de ce rôle) sont une donnée importante de cette complexité. De même les changements qui se produisent dans le champ de la culture politique, dans la légitimation de notre système politique.

On peut définir de maintes manières la sécularisation. Je choisis une définition large : le déclin progressif de la place des Eglises et de la religion, en termes à la fois de statistiques et d’ influence sur la société.. Le concept français de "laïcité" -à la fois la séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'assurance que les affaires publiques (y compris l'Education) seront libérés de toute interférence religieuses- est inconnu aux Pays Bas. Cependant, dans mon pays, on trouve des courants de pensée qui voudraient cantonner la religion à la sphère de la vie privée. En fait ces tendances naissent de la peur et de l'incertitude devant des choses qui sont considérées comme nouvelles et étrangères, en particulier l'Islam. Il faut bien reconnaître que certains événements choquants récents, survenus dans le Monde et au Pays Bas ont révélé de nouvelles menaces qui pèsent sur la Démocratie occidentale et ont prouvé que le vieux conflit "foi"/"raison" ou "religion"/"monde laïque" n'est pas chose du passé. Ce conflit renaît sous des formes nouvelles. (Il s'agit là d'un sujet plus vaste que la simple relation "Eglise"/"Etat", voir para. 7).

Ce nouvel intérêt pour la religion (souvent négatif) ne s'explique pas seulement par la croissance de l'Islam en Europe. Un autre facteur c’est la découverte que l'Europe "Chrétienne" est moins sécularisée que le mythe de la sécularisation voudrait nous le faire croire.

Sur une population européenne totale de 800 millions (y compris la Russie et la Turquie) quelque 520 millions sont Chrétiens (270 million de Catholiques Romains, 130 millions d'Orthodoxes, et 120 millions de Protestants ou d'Anglicans), soit les 2/3 de la population. 

Or, ces chiffres ne donnent qu'une vision partielle des choses. Ils ne sont pas fiables et ils ne disent rien de l'intensité des convictions religieuses. Dans certains pays du Nord comme du Sud la majorité des habitants appartiennent nominalement à une Eglise alors que très peu de croyants convaincus participent à la vie des Eglises. Les Pays Bas constituent l'extrême inverse. En termes d'appartenance confessionnelle c'était le pays le plus sécularisé de la Communauté européenne des 15 états membres avant l'élargissement en 2004 aux 8 pays qui appartenaient au bloc communiste. C'est le seul pays dans lequel moins de moitié de la population se considère membre d'Eglise. Or, en termes de vie d'Eglise active, c'était le pays d'Europe le moins sécularisé avant 2004 : 23% de la populations assistait à un service religieux au moins une fois par mois et participait, de manières diverses, activement à la vie même de ces Eglises (la plupart des pays de l'Union européenne enregistrent moins de 10%).

L'Europe laïque a redécouvert la religion, du fait même de l'Islam, et considère désormais la religion- toute religion- comme une menace. Or, les Eglises n'ont pas, quant à elles, redéfini leur rôle dans la société et considèrent toujours la sécularisation traditionnelle comme une menace. Les Eglises n'ont pas conscience de leur potentiel : elles constituent le secteur le plus vaste de la "société civile" (voir para. 7). La "société civile" se trouve ainsi acculée à combler le vide en légitimant la démocratie alors que les parties politiques s'étiolent (cf. para. 7). Les Eglises doivent donc repenser leur rôle dans la sphère publique (cf. para. 7). Voici donc ce dont je vais vous parler. Ne vous attendez pas à de la clarté dans mes propos car je voudrais me situer dans une perspective hollandaise qui est une perspective de confusion.

2. Que se passe-t-il aux Pays Bas?

Le choc culturel du "11/9" (en anglais "9/11", le 11 Septembre 2001 aux Etats Unis) fut suivi 911 jours plus tard par l'attentat contre les trains à Madrid, le 11 Mars 2004. Or, aux Pays Bas, nous avons éprouvé des chocs culturels spécifiquement hollandais, qui ont brisé l'image des Pays Bas comme pays tolérant et ouvert sur le monde.

- Le 6 mai 2002, un politicien démagogue, Pim Fortuyn fut assassiné par un militant écologiste d'extrême gauche, une semaine avant les élections nationales parlementaires. Fortuyn aurait pu gagner ces élections. Sa popularité avait été acquise grâce à ses fortes critiques portant sur la faiblesse de l'intégration des migrants. Il a traité l'Islam de "culture arriérée", de "menace pour la paix du monde".

- Le 2 Novembre 2004, un éditorialiste et cinéaste connu, Théo Van Gogh, fut assassiné par un jeune radical hollandais-marocain. Van Gogh avait critiqué l'Islam, souvent de manière fort provoquante et insultante. Le qualificatif dont il affublait d'habitude les musulmans était ‘goat-fuckers’.. ("baise-chèvres"!) Il avait fait un film sur l'oppression des femmes musulmanes. Dans ce film, des extraits de textes du Coran (considéré comme un livre saint par les Musulmans) furent projetés sur les corps partiellement dévêtus de femmes humiliées par des hommes au nom de l'Islam. Or l'initiative du film venait d'un Député du Parlement, Madame Ayaan Hirsi Ali, d'origine somalienne. Elle se vit menacée de mort à son tour. Après tout cela, il y eut des attaques violentes contre des mosquées et, par la suite, contre des églises.

- Le 1 juin 2005, par une majorité imposante, 62% d’électeurs Hollandais devaient rejeter le projet de Traité constitutionnel de la Communauté européenne. L’inquiétude quant à l'identité hollandaise a joué un rôle (voir également d'autres éléments au para. 3). J'ai honte à la fois du résultat et du niveau du débat.

Ce qui ressort de ces trois événements c'est l'impression que la Hollande ne saurait plus affronter sa propre pluralité culturelle. De plus, la forte popularité de Pim Fortuyn et le résultat du référendum ont révélé le fossé considérable qui existe entre les élites politiques et la majorité des électeurs.

3. Retour à Nice? Non, le résultat du référendum n'est qu'un aspect de la confusion hollandaise.

Et tout d'abord le référendum. Après le "non" retentissant, les politiciens à la fois du camp du "non" comme du camp du "oui" ont affirmé que, pour le moins, le débat intense sur l'Europe avait été quelque chose de positif. Or, quant à moi, j’ai trouvé le débat minable. On n'a pas vraiment abordé les vrais dilemmes qui confrontent l'Union et déterminent son avenir. Alors qu'en fait le rejet de la Constitution rétablissait pleinement le Traité de Nice, le camp du "non" a eu souvent recours à des arguments qui étaient en fait des objections au Traité de Nice plutôt qu'au nouveau Traité!

Le camp du "oui" avait pensé que le référendum représenterait un outil pédagogique pour rapprocher l'Europe de ses citoyens, sans jamais douter de son résultat positif. Ce n'est que trop tardivement que l'on s'est efforcé d'expliquer la nécessité d'approuver la nouvelle constitution. On a publié des tonnes de résumés ennuyeux et illisibles de la Constitution. Quant il est apparu que le non l'emporterait, le camp du oui a dramatisé les conséquences. ("la lumière s'éteindra sur l'Europe") et s'est employé, par la suite, à démontrer les avantages de la Constitution pour la Hollande elle-même, en reprenant les thèmes populistes et nationalistes qui avaient été brandis par le camp du "non"!

En effet, le camp du "non" a vraiment excellé en populisme et en nationalisme, au besoin en ayant recours à des demi-vérités (par exemple en prétendant que la Constitution prévoyait l'augmentation des budgets militaires) parfois même à de purs mensonges (par exemple en affirmant que la Constitution permettrait de mettre un terme à la législation hollandaise sur l'Euthanasie) en ayant recours à de nombreux arguments qui n'avaient aucun rapport avec la Constitution (par exemple en affirmant que l'euro aurait renchéri le coût de la vie) ou encore à des arguments vrais mais tout à fait mineurs par rapport aux véritables enjeux (par exemple que la Constitution n'interdirait pas les courses de taureaux en Espagne et que cela serait cruel pour les animaux, sans tenir compte du fait qu'un vote de "non" impliquait un "non" au bien-être des animaux inscrit dans la nouvelle Constitution) Un autre argument, théoriquement sans rapport avec la Constitution mais qui avait des incidences politiques fut l'idée que le rejet de la Constitution serait la dernière chance pour interdire l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne.

Quatre facteurs peuvent aider à expliquer l'issue dramatique.

Les Pays Bas n'ont pas connu de précédant de référendum national (le dernier s'est tenu en 1797 alors que le pays était partiellement occupé par la France).

Le gouvernement actuel est l'un des gouvernements les plus à droite de toutes ces dernières années et le Premier Ministre Balkenende enregistre un taux de popularité très bas dans les sondages. Un rejet du gouvernement a été l'un des facteurs les plus importants du vote..

Une coalition sans précédent des extrêmes, de droite et de gauche, en dépit de conceptions parfois opposées de ce que devrait être l'Union européenne..

Les organisations de la "société civile" hésitaient à s'engager ouvertement pour ne pas donner l'impression de prendre les électeurs pour des gens incapables de décider par eux-mêmes. (C'est ainsi que l'appel, voilé, à voter "oui" du Conseil des Eglises des Pays Bas passa presqu'inaperçu, alors qu'elle ressortait d'une étude approfondie et équilibrée des pours et des contres de la Constitution).

L'argument décisif pour ceux qui ont voté "non" c'est que la Hollande contribuait trop au budget de l'Europe. Il est intéressant de noter que pendant la campagne l'argument n'a pratiquement jamais été utilisé par les partisans du "non". Or, le gouvernement a sans cesse utilisé cet argument au cours de ces dernières années. Le gouvernement hollandais porte ainsi une lourde responsabilité quant à l'image négative dont jouit l'Union européenne et qui s'est exprimé par le vote négatif. D'autres raisons pour voter "non" : "l'Europe est en train de devenir une super puissance, notre pays va perdre son influence, nous perdons notre identité hollandaise, nous avons été trompés par l'euro, l'Union n'est pas démocratique, l'élargissement s'est fait trop vite, nos emplois sont menacés, nous ne voulons pas de la Turquie", etc. L'argument du camp des "oui" selon lequel le rejet de la Constitution signifierait le "retour à Nice", en laissant passer la chance de rendre l'Europe plus efficace, plus démocratique et plus social se perdit dans la confusion généralisée sur ce qu'était vraiment la Constitution et l'irritation suscité par le ton arrogant de la campagne pour le "oui" menée par le gouvernement. .

En profondeur, la confusion est généralisée. Confusion sur la question de savoir où va notre société dans un monde globalisé, sur l'identité diffuse de l'Europe élargie, et, sans doute la chose la plus importante de tout, - sur l'identité mutante de notre propre société, en particulier dans les grandes villes, où de 30 à 40 % de la population est d'origine non hollandaise. Il y a également de la confusion quant à la légitimité du système politique. Que penser d'une situation dans laquelle les 2/3 des parlementaires votent pour une cause que rejette les 2/3 de l'électorat? (J'y reviendrai dans le para. 7)

4. Une société multi-culturelle exige un "nouveau" respect pour la religion.

L'Europe est enfin à l'ordre du jour, mais d'une manière qui ne fait pas justice aux vrais dilemmes de l'Europe. Il en va de même pour la religion. Theo van Gogh a insulté l'Islam et les Musulmans. Avant de s'en prendre aux Musulmans il avait fait de même vis-à-vis des Juifs. Il aimait provoquer. Après son assassinat, de nombreux commentateurs ont déclaré que la liberté de penser avait été assassinée, que nul ne se sentirait désormais libre d'écrire ou de dire ce qu'il ou elle pensait. Seuls quelques commentateurs ont fait remarquer que la liberté de parler n'était pas identique à la liberté d'insulter. Là réside le vrai dilemme.

Il va de soi que si quelqu'un se croit insulté, il devrait porter plainte en justice et non se saisir d’un couteau. Répondre ainsi, c’est répondre de manière trop légaliste à un dilemme qui consiste à savoir s'il faut tracer (et où?) de nouvelles limites à la liberté de parole dans une société multiculturelle. Nous savons ce que nous pouvons dire publiquement à propos du Christianisme et de Dieu. Nous avons derrière nous des siècles de conflits (souvent violents) et de débats. Nous savons que si la critique doit être prise au sérieux, elle requière un ton de respect. Nous nous sommes habitués au fait que dans notre culture la liberté de parole a souvent été considérée comme plus importante que les sentiments religieux d'un croyant chrétien. Or, nous avons peu d'expérience en ce qui concerne l'Islam et Allah. Dans notre culture laïque il n'y a pas beaucoup de compréhension pour ce que ressent un Musulman, quand, sous le prétexte de liberté de parole- ce qu'il considère comme saint devient l'objet d'insultes et de moquerie.

Dans les heures qui suivirent le meurtre du cinéaste hollandais un homme politique (du parti libéral progressiste!) a proposé que le paragraphe de la législation criminelle hollandaise portant sur le "blasphème" (insulter Dieu et/ou des convictions religieuses) devrait être immédiatement supprimé. Pendant quelques jours, il y eut même une majorité de parlementaires en faveur de cette suppression. Heureusement, certains ont changé d'avis, en prenant conscience qu'il s'agirait d'une erreur vis-à-vis de la communauté Islamique. D'autres se rendirent compte qu'il faudrait sérieusement réfléchir avant d'engager une action sur le plan législatif.

Il faudra en effet réfléchir sur les nouvelles limites à poser entre respect et critique. Quand je dis "nouvelles" je parle du respect nécessaire qui rende justice aux croyances religieuses et aux sentiments des Musulmans. Il pourrait s'agir de quelque chose de différent de ce que les Chrétiens peuvent attendre (sans toujours l'éprouver) dans une société laïque. Il va de soi que la notion de respect n'exclut pas la critique d'éléments qui sont contraires aux valeurs fondamentales de la Démocratie occidentale et qui ne peuvent donc être acceptés (telle l'oppression des femmes).

L'alliance entre d'une part le respect et la tolérance et d'autre part l'esprit critique peut être dynamique. Il en est ainsi dans la controverse célèbre entre les deux droits fondamentaux : la liberté religieuse et l'interdiction de toute discrimination. Des exemples flagrants (aux yeux des laïques, mais également aux yeux de nombreux chrétiens) de discrimination sont : l'interdiction de l'ordination des femmes et des homosexuels dans de nombreuses Eglises chrétiennes. Les cours de justice laïques tolèrent cela en vertu du principe de la liberté religieuse. Or, les choses changent. Grâce aux pressions exercées tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des Eglises, au cours des cinquante dernières années se sont esquissés des changements (pour le moins en Occident) non sans peine, dans la position des Eglises qui ont évolué vers des principes généralement admis de Droits humains, qui sont les fruits du Siècle des Lumières. Les gains acquis au cours de ces dernières décennies dans le domaine de l'ordination des femmes et des homosexuels montrent qu'il y 'a désormais moins de différence entre "l'égalité devant Dieu" et "l'égalité devant la Loi (laïque").

5. Le fondamentalisme des Lumières.

La religion est à l'ordre du jour. Mais ce nouvel intérêt est fondamentalement négatif. Il porte sur a) la place des facteurs religieux dans les conflits soi-disant inter-ethniques ainsi que dans d’autres conflits (les Balkans, l'Indonésie, le Soudan, etc) et b) sur l'intolérance qui est considérée comme inhérente à toute religion, du fait que les Religions affirment détenir la vérité. On considère que cette revendication de vérité et l'intolérance manifestée à l'égard des autres convictions ne peuvent qu'être en conflit avec une démocratie moderne. En d'autres termes beaucoup de laïques convaincus considèrent que le problème n'est pas un abus de religion mais la religion elle-même qui serait source d'intolérance dans la société. (Ceci s'appliquerait à la fois au Christianisme et à l'Islam; la tradition juive n'est que rarement mentionnée dans ce contexte). Il faut donc bannir la religion de toute vie publique et la contenir dans la sphère du privé. L'exemple ci-dessus de la proposition d'ôter la notion de blasphème du code pénal est un exemple typique de l'intolérance croissante du sécularisme moderne. Le film ""Soumission, Première partie" qui suscita le meurtre de Theo van Gogh n'était pas seulement une attaque contre l'oppression des femmes musulmanes. Il s'agissait d'une attaque contre la religion Islamique considérée comme une religion oppressive par sa nature même.

Il vaut la peine de noter que la même Parlementaire, Ayaan Hirsi Ali qui avant pris l'initiative de ce film a récemment proposé que le concept français de‘laïcité’ soit adopté comme solution pour l'intégration des minorités dans la société hollandaise. Elle plaide en faveur de la responsabilité de l'Etat en matière d'éducation. L'Etat doit veiller à la neutralité de cette éducation (qui ne doit pas être influencée par les convictions religieuses des parents). Il paraît invraisemblable que l'article 23 de la constitution hollandaise qui fit l'objet de bien des conflits et qui place sur un pied d'égalité les écoles privées (en majorité confessionnelles) et les écoles publiques soit remise en question, mais cette proposition constitue un nouvel exemple du point de vue qui considère que la religion elle-même est la cause des tensions actuelles que connaît la société.

De telles attitudes montrent que le fondamentalisme n'est pas seulement un problème de Christianisme, d'Islam et des autres religions, mais de la laïcité et des Lumières également. Les forces libérales dans les Eglises et dans l'Islam comme dans la société laïque doivent mettre en cause ce fondamentalisme laïque. Le fondamentalisme laïque représente une menace tout aussi grave pour une société multiculturelle que le fondamentalisme religieux. Or, il est difficile pour nous, gens d'Eglise, d'être plus convainquants quant à notre volonté de dialogue dans une société multiforme. Il faudra mener à son terme le profond changement qui depuis un demi-siècle s'opère progressivement dans notre conception de la "vérité". Il s'agit d'une révolution culturelle fondamentale et rien ne pourra s'accomplir tant que celle-ci ne sera menée à son terme. Aujourd'hui, la "vérité" n'est plus considérée comme un concept exclusif, "absolu", mais comme quelque chose qui peut être essentiel pour moi-même mais pas forcément pour le reste du monde. Cette nouvelle conception "relative" de la "vérité" a permis le développement d'un véritable dialogue oecuménique au 20° siècle. Il faudrait affirmer avec force aujourd'hui que c'est sur cette base que les Eglises ont décidé de participer au débat public de la société.’

6. Intermède : "les chaussettes noires " : une bénédiction hollandaise!

Aux Pays Bas, la séparation Eglise/Etat est si stricte qu'elle n'est même pas mentionnée dans la Constitution nationale. On ne mentionne que la liberté religieuse. Il n'y a ni référence à Dieu, ni au Christianisme, ni aux Eglises. La constitution hollandaise n'est pas une constitution anti-religieuse; elle reconnaît que l'Eglise et l'Etat sont des entités séparées. Les Eglises ont bien un statut légal en tant qu'Eglise; dans le cadre du code civil, mais il s'agit d'un statut sui generis. De plus, l'Etat ne décide pas de ce qu'est une Eglise. Seules les Eglises elles-mêmes peuvent décider qu'elles constituent bien des Eglises. S'il devait y avoir conflit portant par exemple sur les exemptions d'impositions, le juge déciderait. (Un exemple bien connu est celui de "l'Eglise de Satan" qui était un club sexuel mais demandait une exemption d'impôts en prétendant être une "église". Son fondateur a été ultérieurement condamné pour fraude) .

Il faut signaler deux différences essentielles avec le concept français de "laïcité". D'abord les Eglises sont reconnues en tant qu' Eglises et non en tant "qu'organisations religieuses" dont l'unique visée serait l'organisation d'activité religieuses. Par ailleurs, rien n'est fait pour séparer la vie religieuse de la vie publique. Les écoles fondées sur les croyances religieuses sont traitées d'égal à égal (y compris en ce qui concerne les financements publics) avec les écoles publiques. On attend d'elles qu'elles suivent les programmes officiels et qu'elles respectent les exigences de qualité.

L'idée d'interdire aux jeunes filles musulmanes de porter le voile dans les écoles publiques serait tout à fait étrangère à la culture hollandaise, bien que dans la confusion de ces dernières années quelques politiciens aient plaidé pour ce principe. De plus, on pourrait arguer que la société hollandaise a été "sauvée" de ce débat par un phénomène typiquement hollandais : dans la région que l'on qualifie de "ceinture hollandaise de la Bible" les jeunes filles portent des bas noirs pour exprimer leur appartenance à un protestantisme orthodoxe strict. Tout hollandais connaît le sobriquet de "Eglise des bas noirs". Comme de plus sérieuses expressions de la foi sont également respectées (comme l'objection de conscience formulée l'encontre des vaccinations qui constitueraient un déni de la prédestination divine), nul n'objecte au phénomène des bas noirs. Or il serait illogique d'interdire le voile dans les écoles tout en tolérant les bas noirs. Ainsi pour ceux qui souhaitent éviter un débat sur les voiles comme celui qui agite la France, les bas noirs constituent une bénédiction!

En 2003 le gouvernement hollandais a publié ses règles. Les écoles sont libres de définir leurs propres règles vestimentaires, mais celles ci ne doivent pas être discriminatoires et ne doivent pas interférer avec la liberté de conviction ou de religion. La seule exception c’est que dans les écoles chrétiennes privées on peut interdire le port du voile islamique. Les écoles publiques doivent permettre les foulards, à la fois pour les élèves et pour les enseignants. Seuls sont interdits les foulards qui couvrent tout le visage, et ceci pour des raisons pratiques (communication et identification).

7. Redéfinir le rôle des Eglises comme parties prenantes de la société civile.

Le modèle Eglise-Etat ne convient plus pour permettre une discussion utile sur le rôle public de la religion dans une société laïque. L'Etat comme les Eglises a changé. De plus, le modèle ne fait pas justice à la société civile qui joue un nouveau rôle dans le fonctionnement de la démocratie.

L'Etat- et en fait tout le système politique a énormément changé depuis un siècle. Le plus dramatique c'est l'érosion des partis politiques. En perdant la plupart de leurs membres, les partis politiques ont virtuellement perdu leur rôle de légitimisation du système politique.

Aux Pays Bas aujourd'hui à peine 2½ % de l'électorat sont membres d'un parti. Au cours de ces 50 dernières années l'électorat hollandais a triplé alors que le chiffre des adhérents a été divisé par deux. On dit que sur les 300 000 membres de partis que l'on compte encore, seuls 10 % sont actifs. Or, ces chiffres ne permettent pas aux partis politiques de nommer les responsables locaux, provinciaux, et nationaux dont notre système démocratique a besoin pour fonctionner.  Ce sont les partis chrétiens qui sont les plus affectés. Il y a un siècle les trois partis chrétiens (un catholique et deux protestants) qui ont fusionné en 1980 pour former le Parti Démocratique Chrétien avaient encore 500 000 membres. Aujourd'hui ils ne comptent plus que 73000 membres.

Les Eglises ont également perdu de nombreux membres. Cependant leur déclin est moins dramatique que celui des partis politiques et des syndicats. Le problème majeur c'est que les Eglises institutionnelles ne représentent qu'un facteur mineur de la vie religieuse. Les croyances religieuses sont fortement individualisées et les croyants manifestent de l'indifférence vis-à-vis des institutions religieuses et des autorités. Les Evêques, les Synodes et les organismes oecuméniques continuent à s'exprimer sur des questions publiques et ils continuent à rencontrer les responsables du gouvernement et des partis politiques, mais moins que jadis et les media en font moins cas. Dans l'arène publique leur voix est pratiquement absente.

Ainsi "l'Eglise" et la "Société" ne sont pas les seules catégories par lesquelles aborder le rôle public de la religion. Il est plus utile d'ajouter une autre dimension en considérant que les Eglises sont une composante de la "société civile". C'est la société civile qui à maints égards remplit le vide laissé par le déclin des partis politiques. Or, dans ce contexte, on peut se demander pourquoi les Eglises hésitent tant à revendiquer leur place dans le débat public. Malgré la sécularisation en Europe, les Eglises sont de loin le secteur le plus vaste de la société civile. Ma propre Eglise protestante des Pays Bas compte officiellement encore 2 ½ million de membres, l'Eglise Catholique Romaine près de 5 millions. Au Pays Bas, pays fortement sécularisée, le nombre de gens qui assistent aux offices dominicaux au moins une fois par mois atteindrait encore le quart de la population des plus de 18 ans.

Il importe que les Eglises prennent conscience du fait qu'en définissant leur rôle dans la société civile elles doivent réfléchir à cinq choses primordiales.

1. Dans l'ensemble, la religion et la politique touchent aux mêmes sphères de la vie : les questions de justice dans la société, de guerre et de paix, d'écologie, de vie et de mort (l'euthanasie!), de culture, pour ne mentionner que celles-là. Les rôles, certes, sont différents. L'Etat est doit légiférer, maintenir l'ordre public, etc et les Eglises proclamer l'Evangile, proposer l'accompagnement pastoral etc.) Ainsi, en dépit de la séparation (généralement acceptée) de l'Eglise et de l'Etat elles se rejoignent de maintes manières et en maints secteurs.

2. Les Eglises doivent accepter le fait que les structures publiques sont laïques (non anti-religieuses mais neutres). Ils doivent accepter le fait que l'Etat considérera que les Eglises sont des "organisations de croyants" et que les croyances chrétiennes n'apportent aucune "valeur ajoutée" à la participation des Eglises au débat public démocratique.

3. Simultanément, l'Etat et le système politique devront accepter le fait que les Eglises vont concevoir les structures politiques comme des instruments au service de la paix et de la justice dans le contexte des promesses de Dieu et que l'identité même des Eglises et d'autres organismes religieux les amènera à interpeller et à critiquer (si nécessaire) les structures politiques à partir de ce point de vue.

4. Comme nous l'avons rappelé ci-dessus, dans le débat démocratique public au coeur de la société civile les arguments qui se fondent sur des faits religieux ne peuvent revendiquer une supériorité du simple fait qu'ils soient religieusement inspirés. L'inverse est également vrai : des arguments inspirés religieusement ne peuvent être considérés comme ayant moins de valeur du fait même qu'ils soient religieusement inspirés. Accepter la démocratie implique d'accepter la multiplicité des croyances et des convictions, y compris les croyances et les convictions religieuses et inspirées. La démocratie impose d'accepter l'existence de la religion et qu'il appartient aux traditions religieuses elles-mêmes de décider la mesure de leur participation au débat public. Il n'appartient pas aux politiciens laïques de définir l'identité des religions et de réduire leur rôle à la sphère de la vie privée. (Les Eglises ont pleinement accepté les principes et les règles de la démocratie, ce qui n'était pas le cas il y a un siècle)

Comme les Eglises doivent accepter le caractère laïque des structures publiques, ceux-ci doivent accepter qu'avec leur spécificité les Eglises, "enracinées dans leur foi" font ainsi partie de la société civile. Il ne devra pas être question d'essayer de les qualifier "d'organisations sociales" ou "d'organisations culturelles", etc. De leur côté, les Eglises elles-mêmes doivent clarifier leurs a priori dans le débat public. Les Eglises se considéreront toujours comme différentes des autres organisations comme les syndicats ou les groupes militants, car leur existence ne repose pas sur la définition d'intérêts ou d'objectifs communs, mais sur le fait "d'être appelés" par Dieu.

La Commission "Eglise et Société" de la Conférence des Eglises Européennes (KEK) a beaucoup fait pour définir la nature spécifique des Eglises dans leur relation à la société civile. On a pris en considération également le rôle que les Eglises peuvent jouer dans les structures de l'Europe. Après les référendums français et hollandais, l'avenir de l'article I-52 de la Constitution européenne (qui prévoit "un dialogue ouvert, transparent et permanent" entre le Institutions européennes et les Eglises, organisations religieuses et philosophiques) est désormais incertain. même dans le cas où nous en "reviendrions à Nice", il est vraisemblable que le dialogue avec les institutions européennes se poursuivra.

Le document préparatoire de la Commission Eglise et Société avait noté le fait que la relation entre la société civile et les structures étatiques pose des questions de fond. Dans maintes régions du monde, en particulier dans les "états-voyou" and dans les régimes totalitaires, la société civile constitue la seule alternative à l'état. C'est le seul moyen d'aider les gens à s'organiser pour répondre à leurs besoins. Dans la majeure partie de l'Europe, néanmoins, nous vivons dans des états gouvernés par la Loi ou dans des états qui sont en train de devenir tels. L'essence même de l'Union européenne c'est que la Loi s'applique et s'exécute à un niveau supranational. C'est quelque chose de nouveau et d'unique dans le monde! Dans cette partie-ci de l'Europe la société civile n'est pas une alternative au gouvernement par la loi, mais la société civile présuppose le gouvernement par la loi et dépend de celui-ci pour son fonctionnement propre.

8. Que peuvent apporter les Eglises -ou la religion- à une Europe laïque?

Il y a les aspects formels de la place des Eglises dans une société civile. Mais surtout, il y a la question de la contribution distincte des Eglises par rapport aux autres secteurs de la société civile. Je pense que les Eglises et les autres groupes confessionnels ont un rôle unique que d'autres organisations et mouvements ne peuvent jouer. Il faut réfléchir aux tâches qui se rapportent directement aux thèmes majeurs de la foi, tels que pardon, réconciliation, amour, grâce, justice, espérance, etc. Et nous devrions nous demander quelle serait la portée de ces thèmes pour la résolution des problèmes de notre société laïque. Je voudrais donner quelques exemples de ce que les Eglises peuvent apporter à une Europe qui doute de son avenir :

- Surmonter le passé de la Guerre froide pour rétablir un esprit communautaire. Cette tâche est essentielle pour renforcer le gouvernement par la Loi. Dans nombre d'anciens pays communistes la stabilité politique est encoremenacée par les fantômes du passé le plus récent. Prenons l'exemple des sociétés qui ont été empoisonnées par la police secrète. La vie continue, mais il faut restaurer l'esprit communautaire. Comment guérir la relation entre victimes et persécuteurs. Dans une telle situation, que veulent dire des mots comme culpabilité, pardon, réconciliation? Après tant de siècles de réflexion à propos de la réconciliation, dans les Eglises, nous devrions savoir combien cela est difficile et nous devrions trouver des choses justes à dire à ce propos.

- Surmonter le fossé culturel qui existe entre l'Europe de Rome/Réforme et l'Europe de Constantinople/Kiev/Moscow. Les Eglises constituent l'une des données du problème, qui est d'importance pour l'unité de l'Europe.

- Intensifier le dialogue entre le Christianisme et l'Islam en Europe, surtout au niveau local.

- Clarifier la relation entre les identités nationales/ethniques et religieuses. Du fait de son importance dans les conflits il s'agit là d'une démarche essentielle pour l'intégration européenne, un vrai projet de paix!

- Accroître et intensifier les multiples partenariats qui existent entre églises locales et paroisses de l'Est, de l'Ouest, du Nord et du Sud de l'Europe. La "détente par la base"des années de la Guerre froide pourrait servir de modèle pour la création de nouvelles formes "d'intégration par la base".

- Veiller à la liberté de religion et à la qualité des relations Eglise-Etat, en particulier dans les pays où se mettent en place de nouveaux systèmes juridiques.

- Renouveau de la vie oecuménique en Europe (y compris la nécessité de réparer la mauvaise image de "l'oecuménique"), - tant pour l'unité que pour le dialogue entre les divers systèmes de valeurs en Europe.

On pourrait rajouter d'autres points, tel que débattre des valeurs fondamentales, la recherche de l'unité dans la diversité, etc. Or c'est là également la responsabilité d'autres secteurs de la société civile.

9. Comment l'Europe laïque peut elle aider les Eglises et la religion en général à définir leur rôle?

La question de savoir ce que les Eglises peuvent apporter à l'Europe peut être retournée ainsi : qu'est ce l'Europe laïque peut apporter aux Eglises?

L'Europe a déjà contraint le mouvement oecuménique à se renouveler

- Il a fallu attendre la dernière décennie du XX° siècle pour voir la Conférence des Eglises européennes s'intéresser vraiment à l'intégration européenne. Elle ne sut pas reconnaître que l'Union européenne représentait la réconciliation et le projet de paix les plus importants de toute l'histoire européenne récente. Pour une bonne part, cela résultait de la Guerre froide . Grâce à la chute du Mur de Berlin les orientations ont été modifiées (ce qui a conduit à la fusion avec la Commission Oecuménique européenne "Eglise et Société", avec sa priorité aux institutions européennes de Bruxelles et de Strasbourg).

- De même, c'est l'Europe qui a contraint le mouvement oecuménique à devenir Européenne plutôt que Ouest-Européenne. Les tensions récentes avec le monde Orthodoxe résultent fondamentalement de l'absence d'un vrai dialogue pendant les années de la Guerre froide.

- Le Conseil oecuménique des Eglises vient peu à peu de prendre conscience que les premières 40 années de son existence ont coïncidé avec les 40 années de la Guerre froide. Or, les réflexions théologiques des dissidents et des autres victimes de l'oppression communiste ne figurent toujours pas dans le corpus de la théologie oecuménique.

Or, l'Europe influence les Eglises aujourd'hui de manière nouvelle:

- Il faut désormais tenir compte de la diversité qui résulte de l'arrivée des migrants originaires d'autres cultures, croyants d'autres fois, pour redéfinir notre propre identité.

- Le renforcement du potentiel de réconciliation des religions, du fait même que celles-ci ont été mobilisées négativement dans des conflits (les guerres de l'ancienne Yougoslavie!)

10. Conclusion

Ces deux derniers paragraphes contiennent des choses que j'ai souvent dites en parlant de l'Europe avant le 11 Septembre 2001 et avant les événements qui brisèrent la société hollandaise. Je n'ajouterai pas grand chose de nouveau, à part, un appel que je lance.

- Les Eglises et les organisations oecuméniques doivent cesser d'être obsédés par leurs propres difficultés organisationnelles et lancer des débats à propos des dilemme qui grèvent l'avenir de l'Europe, ainsi qu'à propos de la confusion qui règne en ce qui concerne tout ce qui touche à nos identités Hollandaise, Française ou Européenne.

- Les intellectuels doivent s’affranchir de leur paresse et cesser de laisser le champ libre aux démagogues

- Chrétiens, Musulmans et "laïques éclairés" doivent s'unir pour s'opposer à toutes les formes de fondamentalisme qui les rongent.

- Les Eglises doivent revendiquer leur place dans les débats de société, acceptant la laïcité des structures publiques tout en revendiquant la juste place de la religions.

- Le plus grand danger qui guette la société hollandaise et qui l'entraînerait vers une forme de laïcité n’est pas un modèle de laïcité que les politiciens viseraient à imposer, mais le retrait des Eglises du débat public.

- Les Eglises et les organisations oecuméniques doivent cesser de se plaindre de l'absence de toute référence à Dieu ou du Christianisme dans le Préambule de la Constitution de l'Union européenne. (Aux Pays Bas le résultat du référendum n'en aurait été que pire encore!).

De ma perspective hollandaise, limitée et confuse, il me paraît que ces points constituent également des défis Européens.