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Les branches sauvages et l'olivier franc

Extrait de la revue FOI & VIE N°1/ Fév. 2002

Par Elisabeth Parmentier

Présidente du Comité Exécutif
de la Communion Ecclésiale de Leuenberg

Ainsi qu'annoncé dans sa précédente livraison, la Revue présente à ses lecteurs la version française d'un document important touchant aux relations entre les Églises protestantes et le judaïsme.

Intitulé « Église et Israël : contribution des Églises issues de la Réforme en Europe sur les relations entre les chrétiens et les Juifs », ce texte a été publié dans son édition originale en allemand en 2001, et constitue un événement historique, oecuménique, ecclésial et théologique. Que les traducteurs, en particulier le pasteur de l'Église réformée de France Alain Massini et son épouse, soient vivement remerciés pour leur important labeur ! Le texte peut aussi être téléchargé à partir du site http://www.leuenberg.net.

Un événement historique

Pour la première fois, les Églises issues de la Réforme en Europe disposent d'un texte commun et adopté à l'unanimité par l'Assemblée des 104 Églises de la communion ecclésiale de Leuenberg réunie à Belfast en juin 2001.

Les quatre Églises luthériennes et réformées en France font partie de cette communion ecclésiale sur la base de leur signature de la Concorde de Leuenberg en 1973, qui établit entre elles la « pleine communion », c'est-à-dire le partage de la prédication et des sacrements ainsi que l'interchangeabilité de leurs ministres. Cette Concorde ne se substitue pas aux confessions de foi et aux Écrits Symboliques mais permet d'établir une qualité de communion entre des Églises aux identités différentes auparavant désu­nies. C'est sur la base de la compréhension commune de l'Évangile du salut comme justification par la foi en Jésus-Christ que les anciens anathèmes ont été déclarés obsolètes et que les Églises signataires se reconnaissent mutuellement comme Église au sens plein du terme. Cette déclaration de communion ecclésiale s'accompagne aussi d'un engagement à réaliser cette communion par 1e travail théologique, par le témoignage et le service communs, par l'engagement œcuménique et des dispositions en matière d'organisation. Le texte Église et Israël entre dans la première priorité, celle du travail théologique à propos de sujets controversés. Les études théologiques sont élaborées dans des groupes internationaux interdisciplinaires réunissant des théologiens mandatés par les Églises signataires de la Concorde. Les sujets actuellement en préparation sont : Loi et Évangile, la forme et l'organisation des Eglises issues de la Réforme en Europe, la tâche missionnaire des Églises issues de la Réforme en Europe.

Un événement œcuménique

Le document formule un consensus sur une question périlleuse et litigieuse en Europe. Consensus ne signifie pas identité de points de vue mais consensus sur l'essentiel qui porte les différences- Ce texte est à présent destiné à la diffusion la plus large possible dans les Églises de Leuenberg, comme base de discussion et réflexion destinée à faire parler ensemble les croyants du judaïsme et du christianisme - Le Comité Exécutif de Leuenberg incite à faire connaître ce document à tous les groupes : groupes paroissiaux, groupes oecuméniques, amitiés judéo-chrétiennes, cercles académiques ou autres.

Un événement ecclésial

Ce document montre que les Églises issues de la Réforme peuvent, si elles le veulent, parler d'une voix unie, et prendre position sur des questions litigieuses. Et ceci n'est pas peu dire si l'on considère le long trajet d'allers-retours du document entre le groupe de travail, les commissions théologiques, les synodes des Églises et l'Assemblée générale.

Un événement théologique

Aucun texte émanant d'Églises ne s'est aventuré aussi loin dans la recherche du dialogue avec le judaïsme. Ce document reconnaît le judaïsme comme une voie de salut et remet en cause l'affirmation classique de la théologie réformatrice que le christianisme aurait relayé le judaïsme.

La discussion au soin du groupe de rédaction (composé d'une vingtaine de théologiens mandatés par les Églises de la communion ecclésiale de Leuenberg) fut houleuse à bien des égards, et le lecteur attentif en découvrira des traces ici et là. En voici quelques échantillons, propices à alimenter de futurs débats.

La polémique commença dès le choix du titre : pourquoi privilégier le terme « Israël », qui risque d'évoquer uniquement l'entité politique ou ethnique, et qui n'est pas vraiment à mettre en parallèle, côté chrétien, avec l'Église ? Pourquoi ne pas privilégier plutôt la double métaphore « Église et Synagogue » ? Il s'agit de faire valoir, répondirent certains, que l'on peut être juif sans être croyant, et de ce fait appartenir à un peuple sans se placer dans la perspective de la synagogue. Le texte optera donc tantôt pour Israël (à ne pas confondre avec l'État d'Israël), tantôt pour les Juifs, tantôt pour le judaïsme. La même réflexion vaut pour l'Église : pourquoi la mentionner au singulier alors que l'approche du document est celle d'Églises de la Réforme ? Là encore, selon les perspectives, il s'agit de l'Église (singulier ou pluriel) ou des protestants. La question polémique à l'arrière-plan porte sur un troisième terme, commun aux deux traditions : « peuple de Dieu ». Israël se nomme ainsi dans ses textes fondateurs, mais c'est aussi ainsi que se comprend le peuple des chrétiens. Est-ce une usurpation ? Une conception fusionnelle ? Le document tente à la fois de reconnaître pleinement ce titre aux Juifs tout en montrant que les chrétiens le comprennent dans un autre sens qui n'enlève rien à la primauté des Juifs dans l'oeuvre du salut.

Seconde difficulté : les contextes très différents des Églises participantes et leur passé historique en relation avec les Juifs ne manquèrent pas de susciter de nombreuses querelles quant à la position à tenir entre la culpabilité, la crainte, le détachement, voire l'intransigeance. Nos Eglises protestantes françaises ont à cet égard moins d'états d'âme que les Églises allemandes, puisqu'elles croient pouvoir se targuer de ne pas avoir coopéré à l'anti-judaïsme du nazisme. II y a 60 ans, en septembre 1941, les Thèses de Pomeyrol proclamées au moment du régime de Vichy complétaient ce qui n'était pas explicite dans la Déclaration de Barmen de l'Église confessante allemande, en lançant dans la thèse 7 une « protestation solennelle contre tout statut rejetant les Juifs hors des communautés humaines ». Mais l'on oublie que les signataires n'étaient que douze personnes ! Les Églises françaises ne peuvent de ce fait nullement se sentir absoutes et dispensées de réfléchir à leur propre passé.

On pourra discuter longuement de l'opportunité de publier ce texte en cette période de cruels affrontements en terre d'Israël. Que l'on n'y voie pas une subliminale manoeuvre pour influencer les esprits même si le document prend malheureusement aujourd'hui une actualité insoupçonnée qui n'était pas celle de l'époque de sa rédaction- Il n'y a pas de consensus dans le texte sur la position à prendre par rapport aux événements politiques, et les Églises avouent leurs dissensions à ce sujet. On se contente de rappeler que l'Église chrétienne est liée par une « solidarité particulière » avec les Juifs pour des raisons historiques et théologiques, même si les Églises adoptent des positions critiques quant à l'orientation politique actuelle du gouvernement de l'État d'Israël, et le texte refuse à la politique actuelle toute application directe des promesses bibliques concernant la terre.

Le document tourne autour de la question de la relation entre chrétiens et Juifs d'une manière très sémitique, à savoir par différents cercles concentriques plutôt que par une démarche linéaire : un cercle historique, un cercle théologique, un cercle biblique, un cercle ecclésial et pratique, chacun formant une entité montrant à la fois la distance et la rencontre possible entre les partenaires. L'ensemble ne s'achève pas par une orientation unique et expli­cite, ce qui décevra peut-être, mais par une correction de différents modèles : on n'y prône pas, comme l'ont fait certains théologiens, deux voies de salut parallèles, ni au contraire une « union » des deux peuples, mais un salut « commun ». La question critique qui n'a d'ailleurs pas manqué d'être posée dans les discussions, et qui devrait être débattue entre chrétiens, est alors celle du témoignage sur l'événement du salut en Christ: quelle place lui accorder et quelles en sont les répercussions pour le dialogue judéo-chrétien ? Le document affirme une reconnaissance mutuelle de l'élection d'Israël et de l'Église, et rappelle le commun appel à la conversion à Dieu, à ne pas confondre avec le prosélytisme. La réflexion s'achève par un aspect souvent négligé dans ce genre de texte : les conséquences concrètes pour la pratique des Églises.

Ce texte est une véritable déclaration d'attachement des Églises de la Réforme à la tradition qui constitue leur racine, Israël, « l'olivier franc » selon l'apôtre Paul (Rm 11,16-21). Une déclaration d'humilité et même de repentance, si l'on en juge par la conclusion sans équivoque : « Les Églises de la Communion ecclésiale de Leuenberg reconnaissent et déplorent, eu égard à l'histoire de vingt siècles d'animosité chrétienne vis-à-vis des Juifs, leur coresponsabilité et leur culpabilité à l'égard du peuple d'Israël. Les Églises reconnaissent leurs interprétations fautives de certaines affirmations et traditions bibliques. Devant Dieu et les hommes, elles confessent leur faute et implorent le pardon de Dieu. Elles se fient en l'espérance que l'Esprit de Dieu les conduit et les accompagne sur leur nouveau chemin ».

C'est un énorme pas franchi par des chrétiens en direction des Juifs, qui laisse espérer une véritable disponibilité au dialogue où l'autre partenaire s'exposerait aussi. C'est donc à vous, lecteurs de ce texte, gens de l'olivier franc et gens du greffon sauvage, de vous emparer de ces questions, d'y mêler vos voix et de donner vie à cette plante métissée que Dieu cultive.